Les tourbières

Les tourbières de Picherande par Catherine SERRE, Lucienne SERRE, Marie-Paule GRANDÉ

Miengué N° 2 – Juin 1996

La commune de Picherande a fait l’objet de nombreuses études scientifiques, de par l’intérêt de ses milieux naturels. Un recensement naturel a permis de répertorier  15 tourbières sur toute la commune : la Barthe – Pont de Clamouze – Montagne de Chomeille – Emissaire du Chauvet – Narse de Montbert – Montagne de Lagarde – La Morte de Grouffaud – Le Moulin de Gayme – Le bois de Gayme – Ile de l’Etang de Gayme – La Bourérie – Les Scordiaux – Charreire – La Coussat – Tourbière sous Paillaret.

I – FORMATION D’UNE TOURBIERE

Les tourbières constituent sans contexte les plus mystérieux et les mieux préservés des milieux naturels, malgré la grande diversité des tourbières on en distingue 3 grands types :

– celles qui sont nées dans les cratères : nous sommes au pays des volcans et certaines tourbières se sont installées au coeur même des cratères.

– celles qui se sont formées sur des pentes humides : tourbière du Paillaret.

– celles qui se sont développées dans les lacs de surcreusement glaciaire (exemple : la Bourérie).

Environ 11 000 ans avant JC, en se retirant, les glaciers laissent d’innombrables cuvettes de surcreusement dans lesquelles les tourbières débutent leur formation en raison de la présence continuelle d’eau. Les végétaux colonisent les espaces libérés par les glaciers, leurs parties mortes se déposent sur le fond des dépressions qui se colmatent. A cette époque, la physionomie des tourbières se caractérise par une structure essentiellement herbacée avec quelques arbres rabougris.

Peu  à peu, le climat se réchauffe. Ainsi vers 6 000 ans avant JC, les glaciers fondent complètement, l’eau encore plus abondante et la température  plus clémente favorisent l’installation de grandes plantes comme les laîches et les roseaux. Le sol est de plus en plus privé d’oxygène et la décomposition de la matière organique est ralentie. La tourbe se forme, les dépressions se comblent, le processus d’atterrissement (alluvion) est engagé.

Au fur et à mesure du développement de la tourbière, des mousses typiques envahissent le milieu : les sphaignes qui poussent vers le haut et meurent en même temps par leur base. Ces parties mortes se superposent et, petit à petit, le profil de la tourbière change, la tourbière se bombe, les modifications topographiques s’accompagnent de changements hydrologiques, le milieu reste gorgé d’eau et le niveau de la nappe monte avec celui du sol (nappe perchée). Au sommet du bombement, l’épaisseur de tourbe peut atteindre 5 mètres. Les tourbières bombées de Picherande ont une valeur écologique d’origine nationale. La Barthe se distingue par un intérêt d’origine internationale (Gehu et Al 1981 Inventaire des tourbières de France – Région Auvergne). Notons qu’il est dangereux de s’aventurer sur les couches de mousses flottantes appelées tremblants. Et que même à phase finale, ces milieux restent très instables, très difficile d’accès, impropres aux plantations et aux activités agricoles.

La tourbe fossilise tout ce que le vent lui apporte, parfois même de très loin, notamment des pollens. Les pouvoirs conservateurs de la tourbe permettent de retrouver intacts des objets, des restes végétaux, animaux et humains. Ces fossiles sont d’une aide précieuse dans la reconstitution de l’histoire de l’homme, de l’évolution végétale et des variations climatiques.

II – La flore et la faune

Les tourbières, paysages à première vue monotone, révèlent une grande richesse de plantes rares et protégées, appelées plantes turficoles.

Sur les 12 protégées, 10 existent dans les tourbières de Picherande. Nous citerons :

  • pour les espèces des bas marais : Trèfle d’eau, Potentille des marais, Laîche en ampoule, Linaigrette à feuilles étroites.
  • pour les espèces du marais de transition  : 4 espèces protégées au niveau national : Andromède, Canneberge, Ligulaire de Sibérie, Rossolis à feuille ronde ou Droséra rotundifolia ce sont des plantes carnivores, qui pour trouver l’azote indispensable à leur croissance, se nourrissent de petits insectes qu’elles capturent dans leurs feuilles aux tentacules collantes.
  • pour les espèces de haut marais : une protégée au niveau national, Saule bicolore; une protégée au niveau régional, Laîche pauciflore.

Citons également, la Linaigrette vaginée, le Scirpe cespiteux, la Callune, le Pin à crochets, le Pin Sylvestre, la bruyère à 4 angles.

Les tourbières de Picherande sont peu ou pas boisées hormis la Barthe avec les pins à crochets

Les tourbières riches en flore ne le sont pas moins en faune.

La microfaune : des études effectuées principalement sur la tourbière de la Barthe annoncent une grande richesse zoologique. 2 espèces ont été déterminées et signalées, nouvelles pour la faune de France (1981).

Dans l’eau des fossés des tourbières vivent de nombreuses larves aquatiques (Dytique, Vers de base) témoignant de peuplements abondants et diversifiés malgré les conditions psycho-chimiques difficiles de ces milieux (acidité, pauvreté en nourriture et en sels minéraux)

La masse importante de cette faunule sert de nourriture à de nombreux prédateurs : batraciens, reptiles et oiseaux.

La tourbière de Picherande

La tourbière de Picherande

 Tourbière 036

Les insectes :

  • les libellules :parmi les espèces rencontrées, 4 figurent sur la liste rouge des espèces menacées en France : Cordulie Arctique (La Barthe), Leste dryade, Sympètre jaune, Leucorrhine douteuse.
  • les papillons : parmi les 152 espèces signalées à Picherande, 2 méritent une attention particulière puisqu’elles sont protégées au niveau national. L’Apollon Parnassius (Paillaret) et le Cuivré de Labistorte.

Les batraciens et les reptiles :

Les vertébrés des tourbières, de taille plus importante que celles des espèces précédentes, ont un impact important sur l’ensemble de l’éco système et leur présence, facilement décelable par un observateur, en fait des éléments intéressants de ce milieu :

  •  les batraciens : les tritons sont peu abondants, les grenouilles sont représentées par la grenouille rousse, les crapauds sont abondants avec le crapaud commun, le crapaud des joncs et l’alyte. Les espèces de batraciens énumérées sont légalement et intégralement protégées sauf la grenouille rousse qui bénéficie d’une protection partielle (pêche classique à la ligne, autorisée du 1er août au 15 septembre).
  • les reptiles : seules quelques espèces présentent des adaptations au milieu tourbeux. Le lézard vivipare vit dans les tremblants bordant les lacs tourbières, caché dans les graminées, carex ou prêles, là ou le soleil pénètre bien. Il se nourrit essentiellement d’insectes et de mollusques. L’orvet affectionne les endroits humides à végétation dense où il peut s’abriter. La vipère Péliade cousine auvergnate de la vipère Aspic, actuellement en rapide régression, fréquente encore les marais des montagnes (La Barthe).

Les oiseaux :

Dans ces milieux encore intacts et à nourriture variée cohabitent de nombreuses espèces d’oiseaux. Ceux-ci ne fréquentent pas en même temps la tourbière : certains viennent seulement s’y nourrir : faucon crécerelle, busard St Martin, Milan royal; d’autres y vivent, s’y reproduisent ou reprennent des forces au cours de leur migration : bécassine des marais.

Parmi les espèces les plus fréquentes dans les tourbières de Picherande, 3 sont à signaler : la Bergeronnette grisée, le Pipit farlouse et le Traquet tarier. Ces 2 derniers se rencontrent sur les tremblants composés de trèfles d’eau, de comarets, de sphaignes et dans les zones plus sèches à callune et molinie bleue.

III – Composition de la tourbe

La composition chimique de la tourbe se résume en 3 éléments principaux : carbone, oxygène, hydrogène. La proportion de carbone augmente au fur et à mesure  de la profondeur, la tourbe contient également de l’azote, du phosphore et du souffre. La tourbe est un matériau acide  et cette acidité est différente selon la profondeur.

La composition varie suivant l’origine de la tourbe, sa profondeur : une étude de l’INRA effectué à Picherande indique la présence abondante de sphaignes seulement à 3,5 m de profondeur. Cette tourbe à sphaignes, si rare en France, explique l’exploitation  de la tourbière de Gayme il y a quelques années.

PicherandeTourbe-2012

IV – Tourbe d’hier et d’aujourd’hui

Autrefois et notamment pendant les périodes de pénuries, la tourbe était considérée comme un complément de chauffage intéressant. Chaque année, en mai, les hommes préparaient des bandes de tourbe d’environ 1,5 m de profondeur à l’aide de bêches. Ces bandes étaient ensuite découpées « en briques », puis abandonnées tout l’été afin de perdre leur humidité. En septembre, « les mortes » sèches étaient stockées puis utilisées en remplacement du charbon. C’était un moyen de chauffage peu coûteux qui dégageait beaucoup de chaleur avec pour seul inconvénient la poussière.

Consommation agricole : elle constitue aujourd’hui l’utilisation principale de la tourbe et connait un développement constant. Les principaux consommateurs sont les maraîchers, les horticulteurs, les pépiniéristes et les « espaces verts » des communes.

Litière d’étable : une tourbe ayant un fort pouvoir de rétention d’eau remplace avantageusement la paille comme litière et fournit ensuite un excellent fumier.

Les tourbières, véritable musée vivant, refuge d’espèces rares, témoin de l’évolution  du monde, n’en demeurent pas moins très fragiles. Il serait regrettable que l’intérêt qu’elles suscitent actuellement devienne l’une des causes de leur destruction.

Respectons-les et sachons sauvergarder nos derniers vrais milieux naturels.

Tourbière de Gayme

Tourbière de Gayme

Origamis à la tourbière

Origamis 2012 à la tourbière de Gayme

"Back Flip Bridge" 2009 à la tourbière de Gayme

« Back Flip Bridge » 2009 à la tourbière de Gayme

Diatomées mégascopiques à la tourbière de Pont de Clamouze

« Diatomées mégascopiques » 2013 à la tourbière de Pont de Clamouze

 

La Tourbière par Yves Lartigue

Miengué N°29 – Décembre 2012

Les tourbières, appelées aussi « Sagnes » ou « Mortes » sont fortement présentes sur notre territoire. On pourrait les associer aux zones humides ou marécages de toute la France mais elles présentent une caractéristique particulière sur les Massifs Montagneux (à partir de 1000m d’altitude). Ceux–ci  confèrent une pluviométrie et une température annuelle entre 4° et 8° freinant la décomposition et favorisant le développement  de la plante colonisatrice qui est à l’origine de ces tourbières, c’est la Sphaigne…

 Avant tout, pour obtenir une tourbière, un élément essentiel est d’avoir une zone lacustre, cette dernière est implantée dans une zone dépressionnaire du terrain issue, chez nous, de l’activité volcanique (maar) ou des époques glaciaires, (surrections ou renfoncements glaciaires).

Le lac ainsi obtenu va subir une transformation qui va se faire sur plusieurs milliers d’années :

  1. Des plantes colonisatrices vont venir s’implanter sur la surface du lac : de la rive (faible profondeur) vers le centre (profondeur plus importante). C’est un maillage qui sera le support de l’implantation de la sphaigne. Les plantes composant ce « maillage » sont : le Trèfle d’eau, le Comaret et la Renouée Aquatique.
  2. La sphaigne souvent associée à tort aux mousses, va pouvoir alors attaquer son lent processus de colonisation. C’est une plante qui pousse sur son corps mort toujours vers le haut. La partie vivante reste accrochée sur le maillage en surface et le corps mort va progresser vers le bas jusqu’à toucher le fond du lac en diminuant les zones d’eau libre sous le tapis végétal qu’elle forme.
  3. Lorsque la sphaigne a colonisé toute la surface, il y a obturation de la lumière et de la possibilité d’oxygénation de l’eau sous ce substrat végétal. C’est ce que l’on appelle l’eutrophisation. Le milieu va donc se composer d’une eau de PH5, de plus en plus acide défavorisant la décomposition végétale et donc la vie intra-lacustre. On parle de milieu anaérobie (sans oxygène), il est ultra conservateur et l’on peut retrouver des restes (arbres fossilisés, pollens, animaux et humains) datant de plusieurs milliers d’années.
  4. Cela passe par plusieurs phases : les radeaux, les touradons (appelés aussi « mouillus » chez nous), et enfin le gonflement de la surface végétale en fin de vie de la tourbière, ce dernier stade s’appelle le bombement.
  5. On estime l’évolution de l’épaisseur d’une tourbière à 1 mm par an. Les végétaux accumulés vont alors former la tourbe (gorgée d’eau) dans la partie interne (sous les végétaux de surface).
  6.  Sur la partie externe, de la sphaigne aux hêtres compter entre 6 000 et 10 000 ans.

Dans la nature, chaque élément vital a son importance et est interdépendant de son écosystème. Sur la tourbière, Le milieu créé en surface est spécifique et va pouvoir favoriser le développement de vie très caractéristique :

  • En effet, les plantes qui puisent habituellement les sels minéraux dans le sol et les transforment grâce à la photosynthèse (oxygène et lumière) vont être ici, obligées de trouver les sels minéraux à l’extérieur. Elles vont alors s’adapter en plantes carnivores pour trouver les sels minéraux dans les insectes de surface. Trois espèces sont présentes chez nous : la Droséra, la Grassette et  l’Utriculaire.
  • Lorsque la surface de la tourbière est assez dense, nous avons l’apparition des espèces végétales caractéristiques de ce milieu : la linaigrette, la callune, l’airelle des marais, puis les saules des lapons, les bouleaux, les pins et les hêtres.

Des papillons sont très dépendants de ce milieu humide et des fleurs présentes :

« L’azuré des mouillères » a besoin de la gentiane pneumonanthe pour déposer ses œufs, et la fourmi des tourbières par un processus d’échange va élever la larve du papillon.

« Le cuivré de la bistorte » est complètement dépendant de la renouée bistorte qui nourrit sa chenille.

  • Des oiseaux sont liés ou adaptés à ces zones humides :

Les migrateurs comme la foulque macroule, l’aigrette garzette, les résidents comme le pipit farlouse, le tarier des prés.

  •  La tourbière assure un rôle de régulateur hydrique sur son espace.
  • L’eau de PH acide, qui est retenue se libère petit à petit, et est composée de peu de bactéries.

 

Et Les hommes dans tout ça :

Ils ont utilisé la tourbe séchée en briquettes pour faire du matériau de combustion.

Les paléo géologues font des études sur les pollens pour déterminer les paysages d’antan. Des restes humains  datant de 2 000 ans ont été retrouvés dans les tourbières du Danemark.

A ce jour, l’exploitation industrielle de la tourbe permet de fabriquer de la terre de tourbe ou de la terre de bruyère.

L’appellation « morte », vient de la pauvreté du terrain en graminées (poil de bouc) mais aussi de l’époque où il n’y avait pas d’équarrissage : on y ensevelissait les bêtes « crevées ».

 

Les tourbières sont des milieux naturels uniques par nature car ils représentent les derniers espaces très sauvages…